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| Magazine - Jeudi 2 septembre 2010 |
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Numéro 6 - Juillet 2001
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La Danse Macabre de Villon
Sommaire
Le souvenir de la Peste noire de 1348, les malheurs de la guerre de Cent ans, la mortalité infantile encore très élevée, les épidémies et les disettes toujours nombreuses ont imprimé dans l'esprit de l'homme de la fin du XVè siècle l'idée constante de la mort. Les poètes de ce Moyen Age finissant l'expriment avec tant de réalisme et d'emphase, qu'ils lui donnent dans la littérature une place quelque peu inquiétante (cf. La Mort et ses représentations).
Cinq années plus tard, prématurément vieilli par la dureté d'une vie d'errances, las, peut-être même touché par la maladie et que la fuite du temps hante, le masque du "mourant" s'impose à lui dès lors qu'il choisit d'écrire un testament : il voit se profiler sa propre mort. On a très souvent distingué deux parties au Testament, dit poétique composé entre 1461 et 1462 :
Dans la première partie, le poète jette un regard sur sa vie passée. Faisant un retour sur lui-même et sur sa "jeunesse folle", il constate avec amertume la fuite du temps. Villon le voit s'écouler comme en témoigne son allusion à Job (VII, 6) :
Au participe passé consumpti, de consumere qui signifie "détruire peu à peu", Villon préfère l'image du feu avec ardente paille et met en valeur la rapidité avec laquelle un fil brûle ainsi que le pouvoir destructeur de la flamme. C'est donc une autre image du métier de tisserand qui s'impose à lui : le geste de l'ouvrier qui, une fois sa pièce achevée, passait dessous une torche de paille pour brûler les bouts de fil qui dépassaient. Se lamentant sur la rapidité de l'existence, le poète se rappelle de l'Ecclésiaste au huitain XXVI et notamment à travers :
"Le dit du Saige trop lui feiz "Le dit du Saige" se trouve dans le livre de l'Ecclésiaste qui commence par :
Rien d'étonnant donc qu'il évoque un des livres les plus pessimistes de l'Ancien Testament, tout rempli de la fuite inéluctable du temps et auquel à présent il donne raison en s'avouant fautif et quelque peu désemparé avec "bien en puis mais !". Le temps est insaisissable, il échappe au commun des mortels, ce que traduit le gérondif errant qui signifie "rapidement". Quant à l'adverbe soudainement, il renforce l'idée d'impuissance, comme si l'action se produisant dans l'instant rejetait le moment présent dans un passé déjà lointain. Ce passé évoqué est pour l'auteur "le temps de ma jeunesse" (v.169), révolu, auquel l'adverbe jusqu(es) met un terme définitif, marquant la fameuse "entrée en vieillesse" :
L'emploi du passé composé dans le huitain XXII marque le souvenir d'un événement du passé, achevé au moment où on l'articule mais encore en contact avec le présent, car ses effets, encore nettement perçus, entrent en résonance avec le moment actuel où seul le souvenir persiste. La nostalgie de cette époque révolue se manifeste par l'emploi d'un vocabulaire qui évoque la joie de vivre, et auquel tout le rythme de la phrase donne sa légèreté. "L'escollier" se souvient du temps des plaisanteries anodines, enlevant bornes et enseignes avec ses camarades de faculté. Il en dégage également toute l'insouciance au vers 169 :
Le verbe galler, dont on a conservé de nos jours le participe présent substantivé galant, signifie "mener joyeuse vie, faire la noce". L'idée de jouissance excessive est renforcée par l'adverbe de quantité "plus". La nature de ces plaisirs est clairement énoncée au vers 186 avec le verbe lécher qui sous-entend une vie licencieuse, le lechiere (lecheur, lecheor) désignant "le débauché capable de tous les excès". Le poète donne ici une image bohème de la jeunesse au XVè siècle.
A la vivacité d'hier qu'illustraient les métaphores hippiques "le frain aux dens, franc au collier" (Lais, v.4), s'opposent l'apathie et la faiblesse :
L'expression populaire cracher blanc, (cracher du coton), est encore en usage pour dire "avoir soif, être altéré" et caractérise le vieux, ce que renforcent les vers :
Le verbe papier se rattache comme paper, papeter ou papoter, à la racine pap-/pop- qui désigne le mouvements des lèvres pour parler ou manger. La vieillesse est une progressive dépossession de l'être. Le temps fuit imperceptiblement, insaisissable et pourtant mesurable quand il fige l'individu dans "l'état de vieillesse". Villon connaît cet état que caractérise la déchéance physique, pour d'une part en ressentir tous les effets sur sa personne ; elle le prive de tout ce qui fit sa renommée :
Il en donne un exemple poignant à travers Les regrets de la belle Heaulmière. Le temps qui passe laisse une empreinte indélébile sur le corps humain. Et n'est-il pas de meilleur exemple que de choisir une femme célèbre pour sa beauté, jadis si attirante et si recherchée, pour illustrer à présent la vieillesse.
Le discours de la belle Heaulmière avec le balancement caractéristique du passé simple et du présent est bien amère :
La sécheresse du poète, quant à elle, est exprimée aux vers 434 à 436 :
La métaphore du prunier ramène la production poétique du poète vieilli à une sottise et rappelle la parabole du figuier qui ne porte plus de fruits, desséché comme sa verve. Tout en lui s'est tari. Le tableau de la vieillesse se poursuit dans le détail et met l'accent sur la décrépitude et la laideur physiques :
L'épithète 'moussues', souvent appliqué à des vieillards, désignait les rugosités de la peau et particulièrement des oreilles. Tous ces adjectifs tranchent singulièrement avec les vers lourds de sensualité quand le poète évoquait avec délice le corps féminin.
Pourtant l'auteur ne peut que plaindre et blâmer celle "qui fust Heaumière". L'adjectif 'povre', qui qualifiait le 'viellart' au vers 424, montre toute la tristesse de la situation présente. Le plaisir fuit comme fumée au vent, la vieillesse est une rapide décomposition de l'être. L'image que donne Villon du 'vieux' est très caractéristique de la pensée de l'époque :
Cette expression proverbiale, liée à l'instabilité économique, montre à quel point on pouvait écarter de la société ceux qui étaient atteints d'un handicap physique et renvoie à l'attitude du poète face aux aveugles auxquels il léguera plus loin ses lunettes mais sans leur étui. Le vieux ne peut plus espérer avoir sa place ni même d'opulence, à la vieille est associé "le maigre feu". La vieillesse est une misère au même titre que la pauvreté. Voici tout le drame de cette décrépitude et des vieux que l'on méprise, car le temps de la jeunesse fuit, il est imperceptible "si tost abatue", tandis que "l'entrée en vieillesse" semble suspendre le temps :
Cette redoutable usure donnera un accent encore plus pathétique aux regrets et désillusions que l'on trouve au vers 208 dans une expression figée propre à marquer le désespoir et à laquelle le poète donne un nouveau souffle en l'appliquant à sa propre expérience :
En conséquence, il n'est pas étonnant que la mort puisse apparaître comme le réconfort du vieillard dédaigné de tous. Certains vers montrent clairement qu'elle est envisagée par le biais du suicide :
Cette tentation, parfois même, avouée :
est souvent refrénée par la crainte de Dieu, car il faut se soucier de son âme :
Pour l'homme médiéval, et peut être encore certainement de nos jours, elle conduit à la damnation éternelle, qualifiée de "orrible fait". Cette idée montre l'ambiguïté des sentiments : la mort attire "souvent", autant qu'elle effraie. Poursuivant sa réflexion sur la fuite inéluctable du temps, après avoir évoqué, avec une angoisse mêlée de pitié, la chair périssable de la femme, Villon se penche sur le destin de l'homme en général.
Les derniers vers de ce huitain opposant à la nudité des uns les costumes incongrus des autres "bostés, houlsés com(me) pescheurs d'oestres." (v. 239), dénoncent la vie confortable des ordres monastiques de l'époque. Villon va mettre en avant la fragilité des possessions terrestres en développant plus largement le thème du Ubi sunt, qu'il vient d'amorcer au huitain XXIX avec :
La Ballade des dames du temps jadis, la Ballade des seigneurs du temps jadis et la Ballade en vieux langage françois, noms consacrés par l'usage mais donnés par Clément Marot, va illustrer le thème. Ce triptyque occupe les vers 329 à 412 du Testament. Cette question remonte à la Bible où elle exprimait déjà la vanité des grandeurs terrestres. Maintes fois reprise au Moyen Age, on la trouve exprimée dans un poème anonyme du XIIè siècle, qui, se demandant où sont Platon, Cicéron et Virgile, constate que les choses de ce monde ont passé ut a sole liquiescit glacies, ou encore dans un poème d'Eustache Deschamps qui s'interroge, moins d'un siècle avant Villon, sur le destin des dames du temps passé : Judith, Esther, Guenièvre ou encore Iseult.
Ces questions vont conduire l'auteur depuis l'Antiquité jusqu'à un passé récent voire une époque tout à fait contemporaine. Un glissement de temps significatif va progressivement apparaître au fur et à mesure des trois ballades, qui, de ce fait, ne peuvent être séparées. Des temps anciens on aboutit avec "Jehanne, la bonne Lorraine", à 1431, année où elle périt sur le bûcher, qui se trouve être, si l'on en croit les études faites à ce sujet, l'année de naissance du poète. Pourtant ces périodes se confondent, rejetées dans un passé lointain et flou que suggère l'emploi des passés simples : "fut", "ot", "eust" et "tint".
qui d'un passé lointain nous rapproche à un passé très récent, puisque le mot "anten" vient du latin ante annum qui signifie 'l'année passée'. Clôturant chaque couplets dans lesquels sont évoqués des personnages de l'histoire contemporaine et tous à peu près morts entre 1430 et 1460, "le preux Charlemaigne" renvoie à une période bien lointaine. Cette question, bien-sûr vaine, ne trouve de réponse que dans un écho d'interrogations, peut-être d'ailleurs personnifiée avec la nymphe des bois et des sources "Echo". Pourtant Villon la développe longuement, s'attachant à énumérer des noms d'hommes et de femmes illustres. Il s'agit tout d'abord des femmes, encore au premier plan, dont il énumère les noms parés d'éclats "Flora", "Archipaidès" ou encore "Thaÿs". Elles n'ont bien sûr pas été choisies au hasard, étant toutes des courtisanes réputées pour leur "beaulté...trop plus qu'umaine.". Mais Villon ne s'attache pas uniquement à l'attrait physique. En évoquant "la tressaige Eloÿs", il met en relief les qualités intrinsèques où saige signifie "savante" et avec "Jehanne, la bonne Lorraine" les qualités guerrières (où l'adjectif bonne a probablement le sens de 'valeureuse'). Cette dernière qualité trouvera son pendant dans la Ballade des Seigneurs du temps jadis.
La Ballade des seigneurs des temps jadis met, quant à elle, en exergue la vaillance guerrière des hommes (le Pape mis à part) avec l'adjectif qualificatif "bon" quatre fois employé qui souligne le caractère valeureux et le courage.
Cette constatation rejoint les premières paroles, reprises par ailleurs en conclusion, du livre de l'Ecclésiaste : "Vanitas vanitatum, et omnia vanitas .", où le terme hébreu traduit par "vanité" signifie "buée, vapeur". Cette futilité, Villon choisit de l'illustrer au huitain XXXVI :
Jacques Coeur était connu pour son immense fortune.
se retrouvent dans la Bible :
La plus grande misère vient, au seuil de la mort, d'un trop grand attachement aux possessions de ce monde "couronnes et sceptres", ainsi que les frivolités que sont "collets", "atours et bourrelets" des dames à la mode du temps, "car à la mort tout s'assouvit". Cette constatation sur la fragilité des biens terrestres entraîne une sorte de résignation chez le poète qui prend conscience de la vanité même de ses propos au vers 373 et 374 :
Une lueur d'espoir jaillit tout de même :
Cette universalité de la mort s'est trouvée illustrée, au XVè siècle, à travers la Danse Macabre (cf. La Danse Macabre du cimetière des saints Innocents à Paris), sculptée (sur ordre du Duc de Berry en 1424), sur la façade de l'église des saints Innocents à Paris, aujourd'hui détruite mais que l'on peut encore voir à La Chaise-Dieu ou à Kermaria Nesquit en Bretagne. Et Villon d'y faire allusion lorsqu'il énumère dans un ordre hiérarchique très précis le déroulement de cette danse qui est un mouvement où les morts, et non plus la Mort, entraînent avec eux les vivants sans qu'ils puissent faire mine de résister. On a ainsi une série de couples formés d'un vivant et d'un cadavre, ordinairement rangés par catégories sociales, un laïque alternant avec un ecclésiastique comme dans la Ballade des seigneurs du temps jadis où se pressent successivement : le pape en premier, "ly tiers Calixte", "Alfonce le roy d'Arragon" ou encore dans la Ballade en vieux langage françois où "ly mauffez" s'empare tour à tour du "sains appostolles", de "l'emperier[e]s au poing dorez" et de "France le roy tresnobles".
Cette ronde funèbre se trouve à ce point élargie que le poète la sent rôder autour de lui et impersceptiblement hâpé. On peut noter pour cela le lien étroit qui semble s'établir entre "les gracïeux galants" et le pronom personnel "je". Avec "suivais", ce sont à présent ses propres amis qui l'entraînent dans la mort. C'est cette même logique qui prédomine également aux vers 300 à 304, il suivra ses parents :
Les vers 421 et 423 font bien comprendre que le vivant n'est qu'un mort en sursis... Le Memento Mori ("souviens-toi de la mort") sourde et gronde dans l'esprit de chacun :
Ce qui n'est pas sans être une allusion à Damoclès, qui au milieu d'un festin que lui donnait Denys le tyran, leva les yeux et vit une épée nue suspendue par un crin de cheval, au-dessus de sa tête. La réflexion sur le destin de l'homme, empreint de profonde mélancolie ne suffit plus à satisfaire ce goût prononcé pour l'horreur. Aussi l'époque tiendra-t-elle devant ses yeux la représentation concrète du périssable : la pourriture du cadavre. Et ce, jusque sur les tombeaux où la représentation des gisants calmes se verra souvent remplacée par des corps en décomposition sur lesquels grouillent des vers. Cette égalité dans la mort, le poète la trouve en contemplant le charnier du cimetière des Innocents à Paris des vers 1744 à 1767 :
Le ton de la raillerie du testament proprement dit, n'est certainement plus de mise, car "Icy n'y a ne riz ne jeu." Alors que dans la Danse macabre chaque humain entraîné par son double mort conservait ses caractéristiques sociales, physiques ou morales, le spectacle qu'offre le charnier est celui d'un accomplissement. L'oeuvre de la mort ainsi achevée a fait disparaître toute distinction et on les retrouve "Ensemble en ung tas, pesle mesle." (v. 1757), ce qui est une consolation pour le "povre" dont le corps ne fut jamais :
Tous les hommes sont ainsi frères dans la mort. Certains grands de ce monde par souci d'humilité s'étaient fait enterrer dans ce cimetière. Mais de tous ces personnages considérables, "maistres des requestes", on ne retrouve que les "oz" qui se "declinent en pouldre". Le poète impose ici l'idée de la mort égalisatrice, pourtant avant d'en arriver à ce terme le vivant doit affronter seul les longues affres de l'agonie. Alors que le chrétien était attentif au destin de son âme, il se préoccupe maintenant du devenir de son corps. La personnification directe et réaliste de la Mort s'impose de plus en plus. Elle trouve son expression la plus crue avec le mort au corps décharné, comme on le voit dans la Danse Macabre. A la manière du clinicien, il dépeint les angoisses de l'agonie de façon si vive qu'il met en quelque sorte sous nos yeux les états successifs par lesquels passe le moribond au seuil de la mort, lorsque la vie quitte petit à petit son corps. Il utilise pour ce faire le procédé de l'hypotypose dans les huitains XL et XLI :
Cette énumération qui est un procédé d'amplification insiste sur la durée sans fin de la tourmente. L'acerbitas mortis ou l'amertume de la mort est une hantise à une époque où il est quasiment impossible de calmer les douleurs, elle atteint son paroxysme au vers 314 :
Personne ne l'a jamais endurée, elle revêt un caractère tout à fait particulier et d'aucun ne pourra la mesurer qu'au seuil précis de la mort. Le passage de vie à trépas semble s'éterniser avec le verbe fremir. Le travail, (cf. fiche de vocabulaire sur le mot travaillier) au sens étymologique du terme, de la mort est lent. Le spectacle extérieur avec la sueur est tel qu'il donne à voir toute l'étendue de la débâcle et de l'ébullition intérieures : le fiel rend compte des connaissances anatomiques de l'époque, il est l'une des quatre humeurs contenues dans le corps. D'après la médecine grecque, on distingue dans les humeurs cardinales :
Le corps est terrassé voire démantibulé sous nos yeux. On perçoit les craquements des os et la lutte qui s'engage comme en témoigne au vers 324 : "joinctes, oz, nefz croiste et estendre". L'agonie est l'une des quatre fins dernières, le quatuor hominum novissa, auxquelles le commun des mortels ne peut que se soumettre et qu'il devait avoir constamment à l'esprit avant d'affronter la mort proprement dite, le jugement divin et l'établissement final en enfer ou au paradis.
Il s'agit de l'élévation de la Sainte Vierge dans le ciel. De même que Marie a été exemptée du péché originel par son immaculée conception, elle n'a pas subi les atteintes de la corruption, dispensée ainsi du tombeau par son assomption, grâce considérée comme la plus précieuse. On prenait parfois un soin méticuleux pour traiter certains cadavres, que la mort a fait pallir et masquer ainsi les tourments de l'agonie. Le ce blanc mat consistait à peindre au pinceau le visage des défunts de marque, tout de suite après leur mort, afin de rendre invisible cette corruption et ce jusqu'au jour de l'enterrement.
Jésus, après la Cène, se rendant au pied du mont des Oliviers fut confronté à la mort. Il fut pris d'une angoisse telle qu'il pria Dieu d'éloigner de lui cette douleur. Selon Luc, une sueur de sang couvrit son corps et un ange vint le réconforter. Ce combat intérieur marque le début de l'agonie de Jésus, qui se poursuivra sur la croix. Cette peur de la mort est due à l'isolement moral de l'agonisant, comme le rappellera Montaigne définissant la mort comme l'acte à un seul personnage et que l'on trouve dans le Testament aux vers 318 à 320 :
Cette mort aussi affreuse soit elle, est celle que le poète considère comme un moindre mal, ce qu'il dit au vers 420 : "Honneste mort ne me desplaist.".
Ce lieu se situait en dehors de la ville dans une campagne à demi défrichée et au sommet d'une butte dénudée. Sous les piliers reliés par des poutres de bois (qui pouvaient "accueillir" jusqu'à soixante corps), se trouvait un socle dans lequel on enfouissait les os, après une exposition qui durait quelques mois voire des années. Parfois, près de ce socle étaient enterrés vivants des condamnés, ce qui montre de façon évidente le goût prononcé, à cette époque, pour l'horreur. On accrochait à la potence le corps des suicidés, considérés comme des meurtriers, ainsi que le corps de certains suppliciés. Les exécutions capitales étaient fréquentes, on se souvient d'Aymerigot Marcel, chef de bande qui terrorisa l'Auvergne au XIVè siècle. Il fut capturé, conduit à Paris, mis au pilori et décapité ; son cadavre coupé en quatre fut cloué au-dessus des portes de la ville. Malgré cela et comme bien des lieux comparables, le cimetière des saints Innocents à Paris par exemple, Montfaucon attirait les curieux. Des cabarets ne tardèrent pas à s'y établir (le vin, n'ayant pas à subir des droits d'entrée, était moins cher qu'à Paris). Le poète parle au nom des morts "Vous nous voiez cy", de ceux qui ont quitté la vie dans le déshonneur, ceux-là même dont on se moquait.
Si condamnables sont les fautes qui les ont conduit jusqu'ici, la clémence de Dieu est infinie et sa miséricorde bien plus grande que la justice humaine. Le poète craint la corde et tente de l'épargner à ceux qu'il aime :
Cette mort est la plus indigne qui soit car elle a fait quitter le vivant de la "dure", c'est-à-dire de la terre ferme. Elle expose les corps non seulement aux yeux des passants mais également au gré des intempéries et du temps qui passe :
Ces pendus conscients de leur martyre ne trouvent pas le repos du corps enseveli "jamais nul temps nous ne sommes assis". Le temps accomplit, au-delà de la mort, son action dévastatrice.
Elisabeth Féghali |
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